Je ne sais pas qui lira ce texte jusqu'au bout, bah vi, les mots font peur de nos jours. Pour les interessés (car il y en a toujours...) ce texte est extrait d'un bouquin : Vous descendez ? de Nick Hornby. Je vous le conseille vivement, il est vraiment bien écrit.
J'ai raconté cette soirée à quelques personnes, et le truc bizarre, c'est qu'ils pigent tous le coup du suicide, mais pas l'histoire de la pizza. La plupart des gens peuvent comprendre un suicide, je crois bien ; même si c'est enfoui quelque part, profondément, tout le monde se souvient d'un moment de sa vie où il s'est demandé q'il avait vraiment envie de se réveiller le lendemain. Vouloir mourir est inhérent au fait d'être vivant, on dirait. Enfin bref, je raconte aux gens l'histoire de ce réveillon, et il n'y en a pas un pour dire : « Quoiiiii ? Tu as failli te foutre en l'air ? » C'est plutôt : « Ah ! d'accord, ton groupe était fichu ; question, musique tu étais dans une impasse, alors que c'est ce que tu avais voulu faire toute ta vie, ET EN PLUS tu étais séparé de ta copine, la seule raison de ta présence dans ce putain de pays... C'est sûr, je comprends pourquoi tu t'es retrouvé là-haut. » Mais tout de suite, la seconde d'après, ils veulent savoir ce qu'un gars comme moi fabriquait à livrer des pizzas.
D'accord, vous ,e me connaissez pas, donc il faudra me croire sur paroles quand je vous dis que je ne suis pas un imbécile. Putain, je lis tous les bouquins qui me tombent sous la main. J'aime Faulkner et Dickens, Vonnegut, Brendan Behan et Dylan Thomas. Un peu plus tôt dans la semaine – le jour de Noël, pour être précis – j'avais terminé Revolutionary Road de Richard Yates, un roman carrément dément. En fait, j'avais l'intention de sauter avec le bouquin – pas seulement parce que ce serait plutôt cool et que cela ajouterait un zeste de mystique à ma mort, mais parce que cela aurait été un bon moyen pour le faire connaître et lire. Mais vu la façon dont les choses se sont passées, je n'ai pas du tout eu le temps de me préparer, et je l'au laissé à la maison. Je dois quand même dire que le conseillerais à personne de le terminer un jour de Noël, dans le meublé sans eau chaude d'une ville où vous ne connaissez quasiment personne. Le livre n'a pas dû contribuer à mon sentiment général de bien-être, si vous voyez ce que je veux dire, parce que la fin est vraiment plombante.
En tout cas, le fait est que les gens arrivent vite à la conclusion que si vous circulez dans les quartiers nord sur une petite mobylette merdique, la nuit du 31 décembre, pour un salaire de misère, vous êtres clairement un raté. Bon, d'accord, on est des ratés par définition, parce que livreur de pizzas, c'est un job de ratés. N'empêche, on n'est pas tous des crétins. En fait, malgré Faulkner et Dickens, au boulot, j'étais certainement le plus ignare de tous, du moins celui qui avait fait le moins d'études ? Il y avait des médecins africains, des avocats albanais, des chimistes irakiens... J'étais le seul à ne pas être diplômé de la fac. (Je ne comprends pas qu'il y ait pas plus de violence liée à la livraison de pizzas dans notre société. Imaginez seulement : vous êtes au top niveau au Zimbabwe, neurochirurgien ou ce que vous voulez, et puis vous êtes obligé d'immigrer en Angleterre, tout ça parce que le gouvernement fasciste vous persécute grave, et vous vous retrouvez à trois heures du matin devant un ado défoncé qui a la fringale et qui vous regarde de haut... Je veux dire, vous ne croyez pas qu'on devrait officiellement être habilité à lui casser la gueule ?) Enfin bref. Il n'y a pas q'une façon d'être un raté. Ca, c'est sûr, pour la plantade, tous les chemins mènent à Rome.
Donc je pourrais dire que j'étais livreur de pizzas parce que l'Angleterre fait chier et, pour être plus précis, parce que les Anglaises font chier, et que je n'ai pas le droit de bosser, vu que je ne suis pas anglais. Ni italien, ni espagnol, ni même finlandais ou je ne sais pas quoi. Alors j'avais pris le seul boulot qu'on m'offrait ; Ivan, le propriétaire lituanien de « Casa Luigi » sur Holloway Road, se fichait de savoir si je venais de Chicago ou d'Helsinki. Une autre façon d'expliquer ma situation c'est de dire que parfois, on se retrouve dans la merde. Prenez l'endroit le plus petit, le plus sombre, le plus crade et le plus désespérément étouffant, il y aura toujours quelqu'un pour venir s'y fourrer.
L'ennui avec ma génération, c'est qu'on est tous persuadés d'être des putains de génies. Fabriquer, ce n'est pas assez bien pour nous, c'est comme vendre ou enseigner, ou même juste faire quelque chose ; nous, il fut qu'on existe. C'est notre droit inaliénable de citoyens du XXIe siècle. Si Christina Aguilera ou Britney ou n'importe quel pauvre naze peut devenir quelqu'un, alors pourquoi pas moi ? Et moi, je suis où, dans l'histoire ? Bon, avec mon groupe, on te balançait les meilleurs concerts qu'on pouvait voir dans un bar, et on a fait deux albums que plein de critiques (et peu d'inconnus) ont aimé. Mais avoir du talent ne suffit jamais à notre bonheur, pas vrai ? Pourtant, cela devrait, parce que du talent, c'est un don, et l'on devrait même remercier Dieu, mais pas pour moi, non. Cela me gonflait parce que je n'étais pas payé pour, et que je ne me suis jamais retrouvé en couverture de Rolling Stone.
Oscar Wilde a dit que la vraie vie est souvent celle que l'on ne vit pas. Eh ben ! tu l'as dit plein phare, Oscar. Ma vraie vie à moi était pleine de concerts en tête d'affiche à Wembley et à Central Park, d'albums de platine et de Grammies, or ce n'était pas la vie que je vivais, et c'est peut-être pour ça que j'ai eu le sentiment que je voulais la balancer par-dessus bord. La vie que j'avais ne me laissait pas être, je ne sais pas... Celui que le croyais être. Elle ne me laissait même pas relever la tête. J'avais l'impression de m'être engagé dans un tunnel de plus en plus étroit, de plus en plus sombre, et qui avait commencé à prendre l'eau ; j'étais tout voûté, il y avait un mur de pierre devant moi et les seuls outils que j'avais, c'était mes ongles. Peut-être que tout le monde a cette impression, mais ce n'est pas une raison pour s'éterniser ici-bas. Enfin bref, le 31 décembre, j'en ai eu ras le bol. J'avais les ongles usés et le bout des doigts en charpie. Je ne pouvais plus creuser. Puisque le groupe était fini, la seule façon de m'exprimer consistait à congédier ma fausse vie : j'allais m'envoler de ce putain de toit comme Superman. Sauf qu'évidemment, cela ne s'est pas passé comme ça.
Quelques morts (des gens trop sensibles pour supporter la vie) : Sylvia Plath, Van Gogh, Virgina Woolf, Jackson Pollock, Primo Levi, Kurt Cobain, bien sûr. Quelques vivants : Georges W. Bush, Arnold Schwarzenegger, Oussama Ben Laden. Mettez une croix en face de ceux avec qui vous pourriez avoir envie de prendre un verre, et ensuite, regardez dans quelle colonne ils figurent. Bien sûr, vous allez me faire remarquer que j'ai un peu chargé la mule, qu'il y a quelques absents dans ma colonne des « vivants » qui risquent de foutre en l'air mon raisonnement, quelques poètes et musiciens et ainsi de suite. Et vous pourriez ainsi me faire remarquer que Hitler et Staline, ce n'était pas le pied, et pourtant ils ne sont plus des nôtres. Mais bon, un petit effort : vous voyez bien ce que je veux dire. Les gens sensibles ne font pas de vieux os.
Et donc, cela a été un sacré choc de découvrir que Maureen, Jess et Martin Sharp étaient sur le point de choisir l'option Jackson Pollock (oui, merci, je sais que Jackson n'a pas sauté du haut d'un building londonien). Une dame entre deux âges qui ressemblait à une femme de ménage, une timbrée d'adolescente à la voix stridente et un présentateur d'émission télé au teint orangé... Cela ne collait pas. Le suicide n'avait pas été inventé pour les gens comme ça. Il avait été inventé pour Van Gogh, Woolf et Nick Drake. Et moi. Le suicide, c'était un truc cool à la base.
Le soir du réveillon était l'occasion rêvée pour tous les ratés sentimentaux. C'était ma faute, quel idiot ! Il y aurait forcément une bande de minables sur place. J'aurais dû choisir un jour plus classe – comme le 28 mars, date à laquelle Virgina Woolf s'est enfoncée dans la rivière, ou le 25 novembre (Nick Drake). S'il y avait eu quelqu'un sur le toit un de ces deux soirs-là, il y aurait eu des chances que je tombe sur des gens qui me ressemblaient, et non de lamentables zéros qui avaient réussi à se convaincre que la fin de l'année civile avait une signification particulière. Mais quand on m'a dit d'aller livrer des pizzas au squat de la Tour du Saut, l'occasion m'a paru trop belle. Mon plan était d'aller faire un tour là-haut pour repérer les lieux, redescendre livrer les pizzas et ensuite : « Action ! »
Voilà comment je me suis retrouvé avec trois suicidés potentiels en train de bâfrer les pizzas que je devais livrer tout en me regardant fixement. Manifestement ils devaient s'attendre à un grand discours à la Abraham Lincoln qui leur montrerait que leurs vies ravagées, inutiles valaient la peine d'être vécues. Ironie de la situation, moi, je m'en foutais royalement qu'ils sautent ou pas. Je ne les connaissais ni d'Eve ni d'Adam, et aucun d'eux ne paraissait susceptible de faire progresser l'espèce humaine.
« Alors, j'ai dit. Génial. De la pizza. Une petite chose bien agréable par une nuit si belle. » Raymond Carver, comme vous l'aviez probablement reconnu, mais avec eux, autant pisser dans un violon.
« Bon, et maintenant ? a dit Jess.
_ On mange.
_ Et ensuite ?
_ On se donne une demi-heure, d'accord ? Après, on verra. » J'ignore d'où sortait ce truc. Pourquoi une demi-heure ? Et il allait se passer quoi ensuite ?
« Tout le monde à le droit de lever le pied. J'ai l'impression que cela commençait à ne pas voler très haut, par ici. Trente minutes, on est d'accord ? »
L'un après l'autre, ils ont haussé les épaules puis ont hoché la tête, et on s'est remis à mâchonner nos pizzas en silence. C'est al première fois que j'en goûtais une de chez Ivan. Immangeable, voire toxique.
« Je ne vais pas rester assise une demi-heure à regarder vos tronches de minables, a déclaré Jess.
_ Pourtant tu viens de dire que tu étais d'accord, lui a rappelé Martin.
_ Et alors ?
_ A quoi ça rime d'être d'accord si ensuite tu te défiles ?
_ A rien. » (La contradiction ne semblait pas troubler Jess outre mesure.)
« La cohérence est le dernier refuge de ceux qui n'ont pas d'imagination », ai-je dit. Wilde à nouveau. Je n'ai pas pu résister.
Jess m'a fusillé du regard.
« C'est gentil pour toi ce qu'il vient de dire, a dit Martin.
_ Rien ne rime à rien, pas vrai ? a repris Jess. C'est pour ça qu'on est ici. » Là, 'argument philosophique s'avérait assez intéressant. Selon Jess, une fois sur le toit, on devenait tous des anarchistes. Aucun accord ne tenait, aucune loi ne s'appliquait. On pouvait se violer et s'assassiner les un les autres, personne n'y prêterait attention.
« Pour vivre en dehors de la loi, il faut être honnête, ai-je dit.
_ Ca veut dire quoi, cette putain de phrase ? » a demandé Jess.
Vous savez, franchement, je n'ai jamais vraiment compris ce que signifiait cette putain de phrase. C'est Bob Dylan qui l'a dite, pas moi, et j'ai toujours trouvé qu'elle sonnait bien. Mais j'étais pour la première fois en position de tester l'idée, et je voyais bien que ça ne collait pas. On était hors la loi, on pouvait mentir à tire-larigot, et je ne voyais pas trop pourquoi on s'en serait privé.
« Rien, ai-je répondu.
_ Boucle-la, alors, l'Amerloque. »
Et je l'ai bouclé. Il nous restait environ vingt-huit minutes.